Solange a 86 ans. Elle habite une petite ville minière du Pas-de-Calais. Je l’ai rencontrée, il y a quelques jours, sur la terre natale de St Benoit-Joseph Labre, à Amettes, à l’occasion de la neuvaine annuelle que je prêchais. Après avoir écouté la Parole et célébré l’eucharistie, nous nous sommes retrouvés dans la salle des fêtes, à la même table, à manger des frites. Ubi missa ibi mensa [1] :j’aime bien l’Eglise comme ça…

Solange a le regard pétillant. Tout en mangeant, elle me parle de sa vie. Avec passion. Une vie laborieuse, à la Lainière de Tourcoing où, toute jeune, elle s’en va chaque matin. Elle évoque le bus de l’usine qui l’emmène à 40 kms de chez elle, les copines, le travail à la chaine, la solidarité. Et la fatigue aussi. Puis sa rencontre avec Fernand, mineur de fond, et leur mariage, et neuf enfants, plus un qu’elle accueille chez eux – « c’est normal » – le jour même de ses noces. Avec du soleil dans le regard, elle parle de ses 30 petits-enfants, des 15 « arrière ». Avec un brin de tristesse, de son Fernand, décédé bien avant d’être vieux. Elle a son franc-parler, Solange. On sympathise.

Je lui demande de me raconter le plus beau moment de sa vie : « un jour, à la sortie de la messe, une femme m’a dit que mes enfants étaient tout beaux dans leurs habits de dimanche. » Je lis dans son sourire et dans ses yeux une humble, belle et légitime fierté. J’en suis ému.

Sa fille Sandrine, qui l’accompagne, est aux petits soins. Je lui fais remarquer qu’elle semble aimer beaucoup sa mère, et que sa maman est aimée par beaucoup de gens. Alors elle me raconte d’autres anecdotes, des petites choses de la vie ordinaire. Elle dit : « Mémé ? Elle récolte la bonté qu’elle a semée ».

Cette parole de Sandrine et la vie de cette femme toute simple valent plus que toutes les homélies et conférences que j’ai pu faire pendant ces quelques jours…

La vie comme une histoire de bonté : tout est dit là. J’expérimente ce qu’écrivait Madeleine Delbrêl : « La rencontre d’un homme réellement bon, d’une femme réellement bonne produit, sur d’autres hommes, sur d’autres femmes, quelque chose qui ne relève pas du domaine de la pensée, un véritable phénomène d’oxygénation du cœur. Ces hommes, ces femmes réalisent que quelque chose d’essentiel à leur vie humaine leur est rendu ». A rencontrer Solange, c’est drôle, j’y gagne en vie. La bonté ? Un chemin de mise au monde de l’autre.

On dit qu’il y a tellement d’humains, mais tellement peu d’humanité : c’est le discours ambiant. Comme une morosité qui prend le dessus, un gris de gris qui cherche à recouvrir l’Histoire : il n’est pas juste de s’y enfermer.

Il suffit de regarder autour de soi pour s’en apercevoir : il y a tant de bonté autour de nous. Seulement voilà, elle ne fanfaronne pas. Elle est sans boursouflure et sans brio. Non qu’elle cherche à se cacher, mais c’est dans sa nature de se déployer dans les replis. Elle soulève. Au jour le jour, elle dément le mauvais air qui véhicule des rumeurs de mal/heur, de mal/adresse, de mal/veillance, de mal/adie du monde. Elle prophétise le possible. Elle le fait exister.

Elle est, dit encore Madeleine Delbrêl, « la traduction du mystère de la charité ». Elle prend sa source loin. Certains en vivent sans même savoir qu’elle est, pour le monde d’aujourd’hui, la signature de Dieu.

La bonté n’est pas une idéologie, un discours codifié, une technique consolatrice, mais un langage, une relation, une chaleur. Au commencement du monde, Dieu parlait déjà cette langue : « c’est bon », dit Dieu, à chaque jour de création. Alors la vie existe. La bonté a cette vertu transformante de rendre radicalement nouveau chaque moment où elle s’exprime et chaque personne qui en bénéficie. Elle guérit. Elle confirme que nous existons.

La bonté ne s’apprend pas dans les livres. Ceux qui l’enseignent sont rarement ceux qui pensent êtres des maitres, ceux qui ont des poches pleines ou l’esprit suffisant. Elle se révèle comme la langue maternelle des plus simples, de plus petits et les plus humbles : c’est d’eux qu’on peut l’apprendre. Leur vie est une école.

L’automne est là. Les jours raccourcissent. Et la vie passe. Seule la bonté protège la lumière. « Le jour où nous consentons à un peu de bonté est un jour que la mort ne pourra plus arracher du calendrier[2]. »

Elle porte en elle un germe d’éternité.

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[1]Là où il y a la messe, il y a le banquet…

[2]Christian Bobin – Ressusciter

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